Back

La professionnalisation du sport 


Les rapports entre le sport et l’argent sont très anciens et en partie inévitables. Néanmoins, les Jeux Olympiques ont été ressuscités par le baron Pierre de Coubertin en 1896 en défendant l’amateurisme vécu comme une valeur positive, un acte désintéressé, un principe éducatif et comme une sorte d’idéal de pureté. L’argent était présenté comme un tabou et comme une trahison de la culture associative. En conséquence, l’habitude a été prise de distinguer les sportifs amateurs, d’un côté, et les sportifs professionnels, de l’autre. 

Cette prise de position de Pierre de Coubertin était censée renouer avec la tradition antique (une pratique sportive pour tous à la base de l’éducation des jeunes générations), défendre de la moralité du sport et éviter la « corruption de l’esprit sportif ». On peut penser aussi à l’action du Secrétaire d’Etat Léo Lagrange en France dans les années 1930 : « Ainsi, de toutes mes forces et quelles que soient les critiques dont mon action pourra être l’objet, je m’opposerai au développement du sport professionnel dans notre pays. Je détiens au Parlement la charge de servir les intérêts de toute la jeunesse française, et non de créer un nouveau spectacle de cirque. » (discours à la tribune de la Chambre des députés en 1937). 

En fait, dès l’entre-deux-guerres le sport français commence à basculer vers de nouvelles pratiques avec notamment la création du championnat professionnel de football en 1932. 

L’amateurisme ne relève pas de l’essence du sport, mais de stratégies menées par les organisateurs d’événements sportifs, d’un système de valeurs centré sur le désintéressement et de luttes symboliques. La défense à tout prix de l’amateurisme a été pendant longtemps le point de vue officiel des pouvoirs publics (cf. Léo Lagrange) et des fédérations sportives (jusqu’en 1967, le tournoi de tennis de Roland-Garros est interdit aux professionnels, considérés comme des traitres à la cause sportive). Néanmoins cette position avait l’inconvénient :

1/ de réserver la pratique sportive de haut niveau à une frange réduite de la population (socialement favorisée) ;

2/ de créer une distorsion entre ceux qui continuaient à respecter les règles de l’amateurisme et ceux qui faisaient du sport une activité à temps plein tout en étant étiquetés amateurs. 

La professionnalisation est une stratégie en partie dictée par les transformations de l’environnement. Elle vise à répondre à un certain nombre de nécessité : soutenir financièrement les sportifs, améliorer les performances et la qualité du spectacle, être compétitif sur le plan international, favoriser l’apparition d’élites sportives recrutées sur une base plus large, encadrer des pratiques occultes de rémunération. 

A l’échelle des clubs, la professionnalisation instaure un basculement de la « culture associative » (rechercher un équilibre financier approximatif avec de faibles moyens, préserver une bonne camaraderie entre bénévoles) vers la « culture managériale » (rechercher l’efficacité, contacter des sponsors, accroître les revenus, considérer le chiffre d’affaires comme le nerf de la guerre). A partir d’une étude sur les changements qui ont affecté le volley-ball dans les années 1970/80, Stumpp et Gasperini (2004) estiment que ce processus de professionnalisation peut être décomposé en quatre étapes :

« Tout d’abord, avec l’émergence d’un professionnalisme officieux, les sportifs perçoivent des sommes d’argent en dehors de tout cadre légalement établi par les instances fédérales et juridiques (étape 1). Suit une reconnaissance officielle du professionnalisme par ces mêmes instances en vue de réguler le développement des échanges économiques dans les activités concernées (étape 2). Puis, une réflexion commune se dessine autour de la forme que doit prendre le championnat professionnel et des moyens à mettre en oeuvre pour attester d’un déroulement efficace des compétitions (étape 3). Enfin, la Ligue Nationale centralise l’ensemble des pouvoirs de régulation économiques et sportifs en vue d’optimiser la gestion des championnats (étape 4). » 

A l’échelle internationale, aux débuts des années 1980, le nouveau Président du CIO – Juan Antonio Samaranch – propose de supprimer le mot « amateurisme » de la Charte olympique (le gouvernement américain et les chaînes de télévision américaines ont fait pression pour abandonner cette règle trop favorable aux athlètes de l’Union soviétique et des pays d’Europe de l’Est). Mais c’est la participation de la « Dream Team » américaine de basketball (autour de Magic Johnson, Michael Jordan et Karl Malone) en 1992 aux Jeux Olympiques de Barcelone semble avoir sonné le glas de l’idéal de l’amateurisme olympique. Il n’en reste pas moins vrai que les relations entre le monde professionnel et les Jeux Olympiques demeurent compliquées dans certains sports où les ligues nationales sont suffisamment puissantes pour donner la priorité aux championnats nationaux (NBA, National Basketball Association ; NHL, National Hockey League…). 

Le sport a tourné le dos à l’amateurisme sous la pression du politique dans un contexte de Guerre froide, sous la pression médiatique (recherche de l’audience) et sous la pression du marché (logique capitaliste de rentabilisation des investissements). Partie prenante de la mondialisation, le sport pouvait difficilement éviter de devenir un produit commercial obéissant aux mécanismes de marché. Le monde avait changé, le sport ne pouvait pas faire comme si de rien n’était. Les valeurs associées à l’amateurisme ont été pulvérisées, elles n’ont pas empêché que de nombreux sports devenus des spectacles obéissent aux règles de fonctionnement de la société prise dans son ensemble. 

Qu’est-ce qu’un profession ?  Une profession désigne au sens strict un ensemble de métiers pour lesquels une compétence exclusive à été reconnue pour effectuer certaines tâches ou pour régler certains problèmes. Le médecin représente le modèle paradigmatique de la « profession » selon Talcott Parsons, au sens où cette activité est très réglementée : la profession est protégée par un diplôme, les médecins doivent respecter un code de déontologie très strict (afin de limiter l’asymétrie d’information qui existe entre eux et leurs patients).  En comparaison avec les médecins, les métiers du sport sont plus ouverts (peu ou pas d’exigence en termes de diplômes) et plus précaires (rémunérations très irrégulières). Dans un sens plus large, une profession est une activité qui génère des contraintes d’emploi du temps et qui procure un revenu. Il existe une tendance générale à la professionnalisation, tendance qui a touché les artistes, les militaires ou encore les hommes politiques.  La pratique sportive de haut niveau à plein temps transforme les sportifs en professionnels au sens où ils doivent vivre de leur activité, où ils peuvent envisager de faire carrière et où ils sont insérer dans un environnement où ils interfèrent avec des personnes ayant des métiers reconnus (coachs, agents, entraineurs…).  En paraphrasant le sociologue Howard Becker, on peut parler de « Sport Worlds » (Mondes du sport), expression désignant l’ensemble des professionnels qui concourent à la performance d’un athlète : le sportif, mais aussi les artisans qui fabriquent son matériel, ses fournisseurs, les journalistes, les entraineurs, les spectateurs, etc. En ce sens parler de mondes du sport revient à relativiser l’idée selon laquelle une performance sportive serait la production d’un individu isolé. 

La professionnalisation est une tendance de fond qui a touché l’Olympisme, mais aussi de plus en plus de sports au niveau de leur fonctionnement quotidien. Nombre de sportifs sont devenus des professionnels : ils ont un contrat de travail, ils sont rémunérés et peuvent vivre de leur sport (en faire un métier). La professionnalisation a également touché l’encadrement des clubs et leur mode de financement. Du fait d’investissements importants effectués par des chefs d’entreprise, l’argent a afflué dans les disciplines sportives les plus populaires ou les plus médiatisées (football, tennis, baseball, boxe, golf, rugby et basket-ball). 

Des disciplines qui étaient restées longtemps en dehors de ce mouvement de professionnalisation (à l’image du rugby ou du handball) ont brutalement basculé, dans les années 1980/90, vers une marchandisation de la pratique de haut niveau et du spectacle sportif. Le sport participe à la modernité médiatique (postmodernité), selon laquelle, les têtes couronnées, les politiques, les sportifs professionnels… sont le plus souvent « célèbres pour leur célébrité ». 

En fait, la frontière entre amateurs et sportifs professionnels est souvent floue car les amateurs peuvent bénéficier d’avantages pécuniers ou même signer un contrat avec une fédération ou un club (Damont et Falcoz, 2016). Nombre d’amateurs s’adonnent – comme les professionnels – à des pratiques sportives intenses (avec la même tentation de dopage). Ainsi on peut « vivre du football » tout en pratiquant dans un championnat amateur (grâce à des conventions de formation, des contrats temporaires, des emplois aidés, des remboursements de frais ou des primes de match). Des arrangements parfois à la limite de ce qu’autorise le Code du travail. 

Notons que certains championnats de division inférieure ne sont pas « professionnels » au sens où il n’est pas obligatoire de posséder un contrat de travail, bien que certains sportifs puissent être considérés comme professionnels à titre personnel. Notons enfin qu’il existe des bourses et des aides versées par l’Etat aux fédérations sportives pour soutenir financièrement des sportifs « amateurs » de haut niveau : c’est la zone grise des « amateurs professionnels » (ou « semi-professionnels »). 

Les sportifs professionnels et les sportifs amateurs évoluent dans deux mondes parallèles. De temps à autre, les « semi-professionnels » se confrontent à des équipes professionnelles. C’est le cas notamment pour les derniers tours de la Coupe de France qui peuvent voir s’affronter des équipes de Nationale ou Nationale 2 (des amateurs) et des équipes de Ligue 2 ou de ligue 1. 

Le sport initialement à dominance aristocratique a été approprié par les classes moyennes et les classes populaires conduisant progressivement au passage de l’amateurisme au professionnalisme. 

Les athlètes, désormais professionnels, espèrent vivre de leur métier. Ils sont à la recherche de la performance et on attend d’eux qu’ils battent des records. Les plus connus d’entre eux sont élevés au rang de stars dans un monde sécularisé à la recherche de repères, monde qui n’est plus guidé par des prophètes incarnant le sacré ou par des hommes politiques charismatiques. 

La professionnalisation des sports de compétition est une tendance de long terme sur laquelle il sera impossible de revenir car les mentalités ont changées et parce que les enjeux financiers sont devenus trop importants. 

Lectures

Becker Howard, Art worlds, University of California Press, 1982. 

Becker Howard, Doing things together, Northwestern University Press, 1986. 

Damont Nicolas, Falcoz Marc, « Questionner la frontière floue entre amateur et professionnel », Marché et Organisations, n°27, pp. 83-103, 2016. 

Robert Sylvain, « Amateurs et professionnels dans le basket français (1944-197() : querelles de définitions, Genèses, vol. 36, pp. 69-91, 1999. 

Stumpp Sébastien & Gasparini William, « Les conditions sociales d’émergence du volley-ball professionnel. De l’espace national au club local (1970-1987) », Staps, vol. 63 (1), pp. 123-138, 2004. 

Vanoyeke Violaine, La naissance des Jeux Olympiques et le sport dans l’Antiquité, Les Belles Lettres, 1992. 

Wahl Alfred & Lanfranchi Pierre, Les footballeurs professionnels. Des années trente à nos jours, Hachette, 1995.