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Sport, la mondialisation des enjeux 

Le sport se pratique avant tout à l’échelle locale (notamment pour le sport amateur), mais il a aussi une dimension nationale et par effet de ricochet une dimension internationale au travers de compétitions au sein desquelles s’affrontent des nations : Coupe du monde de football, Jeux Olympiques, Championnats mondiaux d’athlétisme… Les Jeux Olympiques sont une illustration type du processus de mondialisation (Lacoste, 1993 ; Boniface, 2023). Ils n’ont concerné au départ que quelque pays européens avant de rassembler toute la planète. Cette mondialisation a :

  1. une base institutionnelle (le Comité International Olympique) ;
  2. une base politique (la coopération entre les Nations) ;
  3. une base technique (les progrès réalisés en matière de transport et de communication engendrent une contraction du temps et de l’espace). 

Alors que l’Olympisme dans sa version moderne correspond à un projet de paix entre les Nations et les peuples, on constate une vive rivalité sportive entre les Etats qui utilisent le sport comme un moyen de « soft power » (gagner en influence sans utiliser des moyens coercitifs). La violence de l’affrontement sportif entre les Etats est néanmoins limité parce que régulé. Les instances internationales comme le CIO (Comité International Olympique), la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile) ou la FIFA (Fédération Internationale de Football Association) s’efforcent d’imposer des règles et de rester neutres afin de limiter les effets négatifs de cet affrontement et sa totale instrumentalisation par la politique. 

Une lutte s’est engagée pour la gouvernance du sport mondial. Trois types d’organisations s’affrontent :

  1. le CIO qui attribue les JO à des villes, avec sa légitimité historique ;
  2. les gouvernements et agences intergouvernementales (Unesco, Tribunal Arbitral du Sport, Agence Mondiale Antidopage…) avec une légitimité politique ;
  3. les fédérations internationales avec leur légitimité sportive. 

Le sport est bien plus que le sport, il n’a pas d’équivalent en termes d’influence globale… C’est une affaire d’influence et de puissance, un sujet d’intérêt planétaire, un enjeu géopolitique, une manière de renforcer le « nation branding » (image de marque d’une nation), de conforter le lien national et l’identité d’un pays. L’organisation de grands événements sportifs permet d’engranger des dividendes à moyen terme (contrats économiques, rayonnement international) à condition d’en maîtriser les coûts. 

En apparence, la mondialisation du sport se confond avec l’universalisme prôné par le baron Pierre de Coubertin et les Jeux Olympiques : 14 Nations présentes lors des JO d’Athènes en 1896, 28 lors de l’édition suivante (JO de 1900) et aujourd’hui plus de 200 membres au sein du CIO. 

Le sport est devenu un levier de promotion des systèmes de valeurs et des intérêts nationaux (nation branding). Le sport reste un instrument diplomatique (public diplomacy) ; c‘est la fameuse diplomatie du ping-pong, en référence à la visite de l’équipe américaine de pongistes en Chine en 1971 qui a précédé le rapprochement sino-américain, symbolisé par la rencontre entre Richard Nixon et Mao Zedong à Pékin l’année suivante. 

Le sport a obéit pendant près de cinquante ans à une logique bipolaire à l’époque de la Guerre froide (Dufraisse, 2023). Les J.O. d’Helsinki en 1952 ont été – du fait de l’intégration de l’Union soviétique – ceux de l’opposition entre l’Ouest et l’Est et de la course aux médailles d’or entre les deux blocs. Le classement des pays par nombre de médailles et la présence sur les podiums ont été présentés (lorsque cette hiérarchie était favorable) comme une preuve irréfutable de la supériorité d’un modèle de société sur l’autre. L’Allemagne de l’Est (RDA) avait poussé cette logique très loin, en industrialisant la production de champions, grâce à une organisation militaire du sport et le recours systématique au dopage. Son Président Walter Ulbricht considérait les sports allemands comme « diplomates en survêtement » chargés de donner à l’extérieur une image rassurante du communisme en dépit de la construction du mur de Berlin qu’il avait ordonnée en 1961 et de la répression du printemps de Prague en 1968 dont il était un des instigateurs. 

Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans la logique bipolaire de Guerre froide. On assiste à une multipolarisation des relations internationales et des affrontements (symboliques) sportifs du fait de la fragmentation du monde, d’une opposition sourde à l’Occident et de la montée en puissance des pays asiatiques. Les résultats sportifs reflètent la structure de l’économie mondiale, les structures sociales de chaque pays, les politiques internationales et l’équilibre des rapports de force. L’affrontement actuel entre les Etats-Unis et la Chine par sportifs interposés traduit le fait que ces deux pays se considèrent comme des rivaux stratégiques. 

Lors des JO de Paris (2024), cet affrontement est resté feutré, les Etats-Unis passant finalement devant la Chine en nombre total de médailles. Notons qu’aux JO Paralympiques, la Chine a pris sa revanche en écrasant la concurrence. Ces résultats spectaculaire de l’Empire du milieu sont liés à une centralisation de la politique sportive, à des investissements massifs et à une détection des talents dès l’école primaire (Aubin et Guégan, 2022). Le gouvernement chinois a mobiliser des ressources considérables en faveur du sport et du handisport, l’objectif est de dominer le monde avec le risque dans certaines disciplines de tuer tout suspense. La Chine est devenue une usine industrielle qui produit à chaque olympiade un grand nombre d’athlètes de haut niveau. Ces athlètes communiquent peu et sortent très peu du territoire national tant et si bien qu’il arrive souvent qu’on découvre un sportif chinois sorti de nulle part ou presque et qui explose la concurrence lors d’une olympiade ou d’une paralympiade. 

A défaut d’un affrontement militaire, la lutte entre les deux superpuissances pour la suprématie mondiale (commerciale, monétaire…) se joue donc sur les podiums sportifs. Le rééquilibrage de l’économie mondiale de l’Atlantique vers le Pacifique, de l’Europe vers l’Asie se lit directement dans le tableau global et final des médailles (les résultats remarquables du Japon et de la Corée ont été aussi un des faits marquants des JO 2024). 

Du point de vue des Etats-Unis, la doctrine Brzezinski (1997) semble bien adaptée à ce grand échiquier représentés par les Nations sportives. Selon cet ancien conseiller du Président Jimmy Carter, la Détente entre les Nations ne peut être que temporaire ; il faut mener des politiques plus agressive vis-à-vis des autocraties et se réarmer moralement et militairement (et sportivement ?). La doctrine Brzezinski, c’est aussi l’idée que la stabilité du monde dépend de l’hégémonie américaine et que l’avènement de toute puissance concurrente est une menace pour les Etats-Unis et pour le monde dans son ensemble. Une autre manière de voir la montée en puissance de la Chine dans les compétitions de gymnastique, de ping-pong ou de natation. La Chine s’affirme comme le contre-modèle de l’Occident (Duchatel, 1998) et elle cherche à affirmer une supériorité stratégique. Pour les Etats-Unis, un retour du « containment » (limiter la sphère d’influence de l’adversaire) et d’une Guerre froide multipolarisée (Sanger, 2024) ? 

Au-delà de la concorde olympique, on assiste en effet à un déclin de l’Occident (Todd, 2024) et à une opposition très large à ce qui reste de son hégémonie. Ce sont les grands empires d’hier qui ont pris la tête de la contestation : la Russie de Vladimir Poutine, la Chine de Xi Jinping, la Turquie de Recep Erdogan et l’Iran d’Ali Khamenei. 

Ces réflexions géopolitiques nous éloignent de l’idéal olympique ! 

L’Inde : un contre-exemple ?  L’Inde qui est une grande puissance économique et un géant démographique occupe une place très modeste dans le sport mondial (aucune médaille aux JO de Barcelone en 1992, une médaille à Rio en 2016). La structure sociale du pays (régime des castes) est sans doute un frein à la compétitivité sportive, l’indifférence de l’Etat à la plupart des sports pratiqués en compétition en est une autre.  L’essentiel des médailles obtenues par l’Inde aux différents JO viennent d’un seul sport qui concentre tous les efforts de l’Etat : le hockey sur gazon (sport national avec le cricket).  Enfin notons que la population indienne pratique des sports qui sont inconnus à l’extérieur de l’Asie du Sud, à l’image du « kabaddi » (sport de contact dont l’objectif est d’encercler un chasseur pour le neutraliser ; un mélange de lutte et de plaquages de rugby sans ballon). C’est pour cette raison que l’Inde a de meilleurs résultats sportifs aux Jeux asiatiques qu’aux Jeux Olympiques.  La donne pourrait changer aux JO 2028 à Los Angeles puisque le cricket deviendra une discipline olympique.  Qu’est-ce que le cricket ?  Il s’agit d’un sport collectif qui oppose onze joueurs dans chaque équipe. Le lanceur envoie la balle en visant le “wicket”, structure en bois située derrière le batteur de l’équipe adversaire. Ce dernier doit la défendre et renvoyer la balle le plus loin possible afin d’avoir un maximum de temps 
pour courir et échanger de position avec le second batteur, situé dans une zone située en face de lui. 
Où joue-t-on au cricket ? Le cricket est le sport roi ou l’un des sports de premier plan : en Grande-Bretagne (Angleterre, Irlande, Écosse, …), dans le sous-continent Indien (Inde, Pakistan, Afghanistan, Sri Lanka, Bangladesh…), dans le Sud de l’Afrique (Afrique du Sud, Zimbabwe…), en Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande). Le cricket est sport régional en voie de mondialisation. 

La dimension politique du sport peut-être aussi illustrée par les différents processus d’exclusion et de boycotts qui ont marqué l’histoire de l’Olympisme : 

Les JO de Montréal (1976), vingt-deux Etats africains ont boycotté les Jeux en signe de protestation contre la présence de la Nouvelle Zélande qui maintenait des relations sportives avec l’Afrique du Sud (protestation indirecte contre le régime de l’apartheid) ; 

Les JO de Moscou (1980) boycotté par les Etats-Unis et une partie de ses alliés en réaction à l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1979. Cette décision s’inscrivait dans une politique plus générale prônée notamment par Zbigniew Brzezinski (conseiller à la sécurité nationale du Président Jimmy Carter) de contenir l’influence du communisme. Les États-Unis se sont auto-proclamés directeurs de conscience de l’olympisme et maître dans l’exercice d’exhortation morale… ; 

Les JO de Los Angeles (1984) sont boycottés par l’Union soviétique en représailles du boycott américain quatre ans plus tôt, au nom de la politique étrangère américaine jugée trop colonialiste et en raison aussi d’une crainte de fuite des athlètes russes (demandes d’asile). 

Enfin notons que suite à l’invasion de l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie ont été mises au ban du sport mondial et exclus des qualification pour le Mondial de football 2022 et pour l’Euro 2024 (décisions prises par la FIFA et l’UEFA). Les athlètes de ces deux pays ont conservé la possibilité de participer aux JO 2024 à titre individuel et sous bannière neutre (tout en étant exclus de la cérémonie d’ouverture), à condition qu’ils n’aient pas approuvé publiquement la guerre et qu’ils n’appartiennent pas à des clubs liés à l’armée ou aux forces de sécurité. Ces critères revenaient à exclure une partie des athlètes russes, tandis qu’une autre partie a renoncé jugeant ces conditions discriminatoires. 

Le sport s’est mondialisé, certaines pratiques sportives sont devenues – à l’image du football – des références planétaires. Le sport est aujourd’hui un vecteur de communication très puissant et privilégié par des entreprises qui souhaitent renforcer leur implantation internationales. Les entreprises de l’agro-alimentaire, les banques… investissent dans le sport, certes pour améliorer leur image, mais aussi pour attirer de nouveaux clients. 

Lectures

Aubin Lukas & Guéguan Jean-Baptiste, Atlas géopolitique du sport, Autrement 2022. 

Boniface Pascal, Géopolitique du sport, Dunod, 2023. 

Brzezinski Zbigniew, The grand Chessboard: American primacy and its geostrategic imperative, 1997. 

Chapelet Jean-Loup, « La lutte pour la gouvernance du sport mondial », numéro spécial ‘Géopolitique de l’olympisme’, revue Hérodote, n°192, 2024. 

Duchatel Mathieu, Géopolitique de la Chine, Presses Universitaires de France, collection « Que Sais-je ? », 1998. 

Dufraisse Sylvain, Une histoire sportive de la Guerre froide, Nouveau Monde, 2023. 

Keys Barbara, « International relations », in Steven Pope (ed.), Routledge Companion to sport history, Routledge, pp. 248-267, 2009. 

Lacoste Yves, Dictionnaire de géopolitique, Flammarion, 1993. 

Milza Pierre et al. (dir), Le pouvoir des anneaux : les Jeux olympiques à la lumière de la politique 1896-2004, Vuibert, 2004. 

Rofe Simon (ed.), Sport and diplomacy. Games within games, Manchester University press, 2018. 

Sanger David, New Cold wars. America struggle to defend the West, 2024. 

Todd Emmanuel, La défaite de l’Occident, Gallimard, 2024.