Pierre de Coubertin (1863-1937), éducateur visionnaire, élitiste, paternaliste et pacifiste, est le père des Jeux Olympiques modernes. C’est lui qui décide de restaurer les Jeux après une absence de plus de 1 500 ans, en créant à Paris, en 1894, le Comité International Olympique (CIO), dont il devient le Président de 1896 à 1925. C’est lui qui réactive l’idéal olympique, qui promeut l’universalisme du sport et qui théorise la nécessaire neutralité du
CIO et la promotion de la paix par le sport. Il voit dans le sport un vecteur d’amélioration des individus : stoïcisme, culte de l’effort, désir de dépassement et esprit chevaleresque. Coubertin apparait comme un prédicateur de vertu olympique qui veut évangéliser le monde grâce aux vertus du sport. Expert en grandes manoeuvres, conciliabules et tractations au sein du CIO, Coubertin a réussi à imposer durablement sa vision du sport.
La vision de Coubertin du sport comme vecteur de paix et d’entente entre les Nations allait à l’encontre de ce qu’étaient les Jeux Olympiques sous l’Antiquité (des rencontres très violentes) et de l’expérience historique des pays européens dans lesquels le développement du sport a accompagné la constitution des Etat Nations et l’expansion militaire dans les colonies. Les historiens anglais Hurcombe et Dine reprennent dans le titre de leur ouvrage (2023) la réflexion de George Orwell : « sport is war minus the shooting » (« le sport est un simulacre de la guerre »). Ils rappellent que : « Le sport est devenu non seulement un moyen de préparer les jeunes hommes à un conflit potentiel, mais aussi une forme de défense culturelle dans l’affirmation d’une identité nationale particulière. » Nos deux historiens tentent une synthèse dans ce débat : le sport est-il un simulacre de guerre (Orwell) ou un substitut à la guerre (Coubertin) ?
« Partout dans le monde, le langage et les rituels de nombreux sports et les pratiques culturelles qui leur sont associées continuent d’être influencés par les structures conflictuelles de la guerre, tout en étant présentés comme des rencontres réglementées qui favorisent la compréhension mutuelle et la tolérance. C’est peut-être grâce à la nature paradoxale du sport […] que les Jeux Olympiques ont pu devenir simultanément une célébration de l’amitié universelle et un lien de rivalités internationales. »
Le rôle de Coubertin dans la structuration des Jeux Olympiques est considérable. Outre la création du CIO, c’est lui qui :
- donne l’impulsion pour la refondation des Jeux à Athènes en 1896 ;
- conçoit le drapeau olympique constitué d’anneaux entrecroisés (les cinq anneaux symbolisant les cinq continents) et colorés pour représenter l’ensemble des drapeaux du monde ;
- rédige le serment olympique prononcé à l’ouverture des Jeux par un athlète du pays hôte : « Au nom de tous les concurrents, je promets que nous prendrons part à ces Jeux en respectant les règles qui les régissent, dans un esprit de sportivité, pour la gloire du sport et l’honneur de nos équipes. » ;
- décide le transfert du siège du CIO à Lausanne en 1915, pour mettre l’organisation des Jeux dans un pays neutre, à l’abri de la Grande guerre ;
- scinde les JO de 1924 en Jeux Olympiques d’été et Jeux Olympiques d’hiver ;
- impose le français comme langue officielle des JO (avec l’anglais) ;
- s’oppose à la participation des femmes aux JO : « Je n’approuve pas personnellement la participation des femmes à des concours publics. Aux Jeux Olympiques leur rôle devrait être surtout comme aux anciens tournois de couronner les vainqueurs. »
Une formule de Coubertin est entrée dans la postérité. En 1908, lors des Jeux Olympiques de Londres, le baron Coubertin, invité à un diner par le gouvernement britannique, prononce un discours dans lequel il dit que : « L’important dans ces Olympiades, c’est moins d’y gagner que d’y prendre part », remarque qui par la suite sera paraphrasée sous la formule : « L’important c’est de participer ! »
Coubertin manoeuvre de manière habile pour que la ville de Paris soit à nouveau choisie comme site pour les JO (de 1924). Il utilise son prestige et son statut de Président du CIO pour imposer au Comité ce qu’il appellera lui-même un « coup d’Etat ». Dans ses Mémoires olympiques (1931), il relate ce « fait d’arme » et n’hésite pas à parler de lui-même à la troisième personne non sans une certaine délectation:
« A l’heure où il juge son oeuvre personnelle près d’être achevée, nul ne contestera au rénovateur des Jeux Olympiques le droit de demander qu’une faveur exceptionnelle soit accordée à sa ville natale […] Je veux donc, loyalement, vous prévenir mes chers collègues que […] je ferai appel à vous afin qu’en cette grande circonstance vous me consentiez le sacrifice de vos préférences et de vos intérêts nationaux et que vous acceptiez de proclamer Paris siège de la VIIIème Olympiade. »
D’autres Français ont été des personnalités marquantes du sport et ont joué un rôle majeur dans l’organisation du football à l’échelle internationale ou à l’échelle européenne. On peut penser notamment à Jules Rimet et à Henri Delaunay.
Jules Rimet (1873-1956) et Henri Delaunay (1883-1955) font partie des dirigeants sportif les plus influents de la première moitié du XXème siècle.
L’universalisme de Rimet et son humanisme sportifs reposent sur des valeurs chrétiennes. Il est le Président/fondateur du Red Star FC de 1897 à 1910. Il est le premier Président de la FFF de 1919 à 1942, puis de 1944 à 1949.
Rimet a été le Président de la FIFA pendant trente-trois ans de 1921 à 1954. Il s’oppose aux demandes britanniques d’exclure les pays vaincus du Premier conflit mondial. Il est l’initiateur de la Première Coupe du Monde qui a lieu en Uruguay en 1930 (dont le premier trophée porte son nom, « Coupe Jules Rimet »). Dans l’entre-deux-guerres Jules Rimet est un partisan de la professionnalisation du football (combattu par l’USFSA). Par ailleurs, il assoit le leadership de la FIFA sur la gouvernance du football en Europe et dans le monde. Il s’efforce de résister aux tentatives d’instrumentalisation du football sur fond d’exacerbation des totalitarismes (Mussolini fait de l’organisation de la Coupe du monde 1934 à Rome un instrument de propagande). Jules Rimet est l’artisan du rétablissement des finances de la FIFA après la Seconde Guerre mondiale. Pendant sa Présidence, il s’opposera à la création de fédérations continentales au sein de la FIFA.
Henri Delaunay, quant à lui, est le fondateur avec Jules Rimet de la Coupe de France de football en 1917 et de la Fédération Française de Football Association (FFFA) en 1919. Ces deux dirigeants français travaillent ensemble à la FIFA et à la création des Coupes du monde. Suite au départ de Jules Rimet de la FIFA, Henri Delaunay obtient la levée de l’interdiction de fédérations continentales au sein de la FIFA, et celles-ci s’intégreront par trois vagues successives : en 1954, l’UEFA et l’AFC (Asian Football Confederation) ; en 1957, la CAF (Confédération Africaine de Football) ; en
1961, la CONCACAF (Amérique du Nord). Henri Delaunay devient le Premier secrétaire général de l’UEFA en 1954, mais décède l’année suivante.
Le baron Pierre de Coubertin a été un grand théoricien et penseur du sport. Il a joué un rôle majeur dans la renaissance de l’Olympisme. Son action et sa pensée ont pu par la suite être décriées du fait de sa vision aristocratique du sport et de prises de position un peu rigides (opposition à la participation des femmes aux JO, opposition à la professionnalisation du sport…). Il a été finalement un homme de son temps.
En miroir de Coubertin et de l’Olympisme, ce sont deux autres Français, Jules Rimet et Henri Delaunay qui ont été les artisans de la structuration du football à l’échelle de la France, de l’Europe et du monde. Tous les trois ont oeuvré en faveur de l’universalisme du sport et des valeurs qui lui sont attachées.
Lectures
Clastres Patrick, Pierre de Coubertin ou la paix par le sport, Presses universitaires de Rennes, 2024.
Coubertin Pierre de, Essais de psychologie sportive, Payot, 1913. [un recueil d’articles publiés dans la Revue Olympique]
Coubertin Pierre de, Mémoires olympiques, Memoria Books, réédition 2024 (1ère édition 1931).
Guillain Jean-Yves, La Coupe du monde de football : l’oeuvre de Jules Rimet,
Hurcombe Martin & Dine Philip (editors), Sport and the pursuit of war and peace from Nineteenth century to the present: War minus the shooting ?, Routledge Studies in Cultural History, 2023.
Orwell Georges, « The sporting spirit », magazine Tribune, 14 décembre 1945.
Rimet Jules, L’histoire merveilleuse de la Coupe du monde, Union européenne d’édition, 1954.