Avant d’être une pratique individuelle, le sport est un « fait social » car il renvoie à des pratiques collectives et parce qu’il exerce une contrainte sur les individus (si je suis footballeur, je suis obligé d’accepter les règles qui gouvernent ce sport, l’existence d’arbitres, les horaires des matchs…).
Les sociologues montrent que le sport suppose l’existence de règles institutionnalisées, avec notamment la mise en place de compétitions organisées selon un calendrier. Le sport facilite la vie en société. Selon Norbert Elias (1996), il canalise la violence, encadre les pulsions, contrôle l’agressivité des individus (il s’agit de rendre l’affrontement compatible avec les règles sociale du moment) :
« La plupart des sociétés humaines instaurent des mesures pour se protéger contre les tensions qu’elles créent elles-mêmes. Dans les sociétés ayant atteint un niveau élevé de civilisation, il existe une grande variété de loisirs, dont le sport, qui remplissent précisément cette fonction. »
Les sociologues s’intéressent au sport au travers de ses différentes facettes : la pratique sportive de tout un chacun, la société du spectacle, les équipements sportifs et les investissements publics, le rapport au corps, les enjeux identitaires, l’histoire sociale des sports, l’impact de l’habitus de classe sur la pratique sportive, les différences d’âge ou de genre… Les enquêtes sur les emplois du temps de l’INSEE montrent une forte différenciation des loisirs selon le sexe : par exemple, la lecture et la fréquentation des arts savants occupent une place plus importante dans les loisirs des femmes que dans ceux des hommes qui, inversement, s’adonnent plus souvent à la pratique sportive.
L’analyse du choix des pratiques sportives s’est structuré autour des écrits du sociologie Pierre Bourdieu (1979, 1984). Bourdieu soutient l’idée que les goûts et les pratiques sportives, et, plus largement, l’ensemble des éléments caractéristiques du style de vie de tout individu, sont le produit de son habitus, c’est-à-dire de l’ensemble des dispositions, des schèmes de perception et d’action incorporés au cours de la socialisation primaire (enfantine) et reflétant les valeurs de sa classe d’origine.
Comme le rappelle Dominique Bodin et Luc Robène (2004) :
« Dans La Distinction, Bourdieu montre que nos choix et jugements sont pour l’essentiel le reflet de notre position dans l’espace social et déterminés en grande partie par des habitus qui prennent sens à travers d’une stylisation de la vie et des pratiques distinctives entérinant la différenciation et la domination sociale. Les membres des classes populaires choisissent et valorisent des sports qui intègrent l’esprit de sacrifice, la force, le mélange des corps, l’exaltation de la compétition, lorsque ceux des classes supérieures privilégient les sports, souvent instrumentés, l’esthétisme et l’absence de contact direct. »
Cette analyse est aujourd’hui nuancée par des auteurs comme Bernard Lahire (1998) qui avancent l’idée « d’acteur pluriel ». Les individus ne sont pas totalement prisonniers de leur socialisation et peuvent pratiquer des sports variés, même éventuellement éloignés de ceux qui symboliquement correspondent à leur origine familiale et à leur appartenance de classe.
Les sociologues notent que certains sports sont en voie de démocratisation (le tennis, le golf), d’autres sont émergents (le surf) et ne renvoient pas spécialement à des différences de classe. Il existe également des activités sportives (le football) où se mélangent cultures élitistes et cultures populaires. Le sport fait partie intégrante de la culture, une culture de masse qui est un véritable miroir de notre société.
Est-ce que le sport crée du lien social ? Le sport peut rapprocher les individus et favoriser l’intégration sociale de minorités, mais il peut aussi les éloigner (on peut penser aux milieux bourgeois qui créent des lieux réservés (clubs privés) pour cultiver « l’entre-soi » (Pinçon & Pinçon-Charlot, 2003); par ailleurs la massification des sports peut conduire à un accroissement du nombre de pratiquants qui restent isolés les uns des autres (le sport restait un des derniers lieux de résistance face à l’individualisation). C’est tout le débat lancé aux Etats-Unis par Robert Putnam dans son ouvrage Bowling alone. Putnam estime que, depuis les années 1960, les Etats-Unis ont connu un effondrement de leur vie civique et associative. Il mesure ce déclin notamment au travers de la pratique du bowling : les ligues de bowling ont connu un effondrement du nombre de leurs adhérents alors que, parallèlement, le nombre de personnes pratiquant ce sport augmentait. Les résultats des études sociologiques montrent que le sport est devenu une activité physique de loisir (Scheerder & Vos, 2016). Les « participants récréatifs » font du sport sans avoir le besoin d’adhérer à un club.
Le sport c’est aussi des métiers d’une filière (à l’image du succès des coachs sportifs). Le sport c’est aussi des sportifs qui doivent se reconvertir en général aux alentours de 35 ans, parfois en reprenant leurs études, parfois en changeant complétement de secteur, dans d’autres cas en s’engageant dans une activité qui fait sens par rapport à leur parcours antérieur (cas par exemple de l’ancien rugbyman français Sébastien Chabal qui dirige aujourd’hui une entreprise de fabrication de vêtements pour les adeptes du ballon ovale).
Enfin, la sociologie étudie les inégalités dans la pratique sportive : le sexe, le rang dans la fratrie, la catégorie sociale, l’âge, autant de facteurs de différenciation. La participation active au sport reste stratifiée socialement avec de fortes différences selon le niveau de diplôme des personnes, alors que les différences entre les hommes et les femmes s’atténuent progressivement.
Au coeur des choix de sports que l’on souhaite pratiquer et de l’achat des équipements nécessaires, on trouve à la fois :
- une logique de massification (le sport est un des leviers de la culture de masse) et d’imitation (« to keep up with the Joneses ») ;
- et en même temps une logique de différenciation.
La sociologie insiste sur les fonctions sociales du sport : socialisation des individus, renforcement des normes et des valeurs, canalisation de la violence. Elle fournit des outils d’analyse qui permettent de mieux comprendre la professionnalisation du sport ou encore les difficultés rencontrées par les personnes handicapées pour s’intégrer dans la société.
Lectures
Bodin Dominique, Robène Luc, « Les goûts sportifs : entre distinction et pratique élective raisonnée », Sociologie et société, vol. 3 (1), pp. 187-207, 2004.
Bourdieu Pierre, La distinction. Critique sociale du jugement, ed. de Minuit, 1979.
Bourdieu Pierre, « Comment peut-on être sportif ? », in Questions de sociologie, ed. de Minuit, 1984.
Callède Jean-Paul, Les politiques sportives en France. Eléments de sociologie historique, Economica, 2000.
Collinet Cécile, « Le sport dans la sociologie française », L’Année Sociologique, vol. 52, pp. 269-295, 2002.
Elias Norbert, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, 1996.
Lahire Bernard, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Nathan, 1998.
Parlebas Pierre, Eléments de sociologie du sport, PUF, 1986.
Pinçon Michel & Pinçon-charlot Monique, Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, 2003.
Putnam Robert, Bowling Alone : The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuter, 2000.
Risse Heinz, Soziologie des Sports, Berlin, 1921.
Scheerder Jeroen & Vos Steven, « Social stratification in adults’ sports participation from a time-trend perspective. Results from a 40-year household study », Culture Sport Society, vol. 8(1), pp. 31-44, 2016.