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 Des Jeux Paralympiques pour vaincre les préjugés

Le pionnier de la promotion du sport pour personnes handicapées est Ludwig Guttmann (1899-1980), médecin neurologue anglais d’origine allemande qui a émigré en Grande Bretagne en 1939. En poste à l’hôpital de Stoke Mandeville près de Londres, il organise en 1948 les premiers « World Wheelchair and Amputee Games » (Championnats pour personnes amputées en chaises-roulantes).

Ce médecin, en avance sur son temps, utilise le sport comme traitement thérapeutique pour des militaires gravement blessés. Ces Championnats prendront par la suite le nom de « Stoke Mandeville’s Games » (Jeux de Stoke Mandeville). L’objectif était de faciliter la rééducation et la réinsertion dans la société des anciens combattants et victimes civiles de la Guerre de 1939-45.

Les premiers Jeux de Stoke Mandeville comportent deux épreuves : le tir à l’arc et netball (une variante du basket-ball), sports praticables en chaise roulante. Les Comité International Olympique (CIO) a longtemps été réticent, il s’est engagé à reculons dans cette nouvelle aventure sportive. Il aurait pu faire sienne la métaphore d’Hegel : « La chouette de Minerve ne s’envole qu’à la tombée de la nuit » (la pensée n’est possible qu’une fois l’histoire advenue). Néanmoins des Jeux Paralympiques ont été organisés pour la première fois à Rome en 1960, ils correspondaient aux 9ème Jeux de Stoke Mandeville. Les objectifs changent : au-delà des buts médicaux et thérapeutiques, on met en place une véritable compétition pour personnes atteintes d’un handicap. 

Plusieurs questions se posent : pourquoi des Jeux Paralympiques ? Comment définir le handicap en matière sportive ? Ces Jeux peuvent-ils être mis sur le même plan que les JO classiques, avec les mêmes disciplines sportives ? Le sport paralympique bat les préjugés liés au handicap et modifie le regard des personnes valides sur les capacités physiques des personnes amputées, paraplégiques... L’enjeu est tout autant sociétal et symbolique que sportif. L’image type de l’athlète est héritée de la Grèce antique : les peintres, les sculpteurs représentaient dans leurs oeuvres la beauté de corps athlétiques, parfaitement symétriques et dans des proportions harmonieuses. La beauté d’un corps masculin était considérée comme le reflet d’une âme vertueuse et courageuse. 



Chez les citoyens grecs : « Les critiques envers les ennemis ou les lâches s’articulent autour d’une antithèse athlétique. La figure de Thersite, dans l’Iliade d’Homère, qui est boiteux et affiche un corps difforme, incarne un type négatif de guerrier, mais aussi de figure antipolitique. Lâche et agitateur, il s’oppose, dans la guerre de Troie, au héros Achille, au corps agile et rapide qui excelle à la course et défend l’honneur de la Grèce. » 

C’est cette image idyllique qu’il convient de questionner. Les athlètes handicapés engagés dans les Jeux montrent qu’ils peuvent transcender leur corps, leur imperfection physique, obtenir des médailles et battre des records. On peut penser à ces personnes incroyables qui réalisent des exploits alors qu’elles ont un corps diminué, à l’image de ces athlètes privés de bras qui tirent à l’arc avec leurs pieds ou qui pratiquent le ping-pong en tenant leur raquette dans leur bouche. Le sport est une manière positive de mieux intégrer les personnes handicapées.

Le message fort qui ressort de la pratique sportive de haut niveau est qu’elles peuvent surmonter les obstacles auxquels elles sont confrontées. Les athlètes handicapés ont réussi à surmonter l’idée selon laquelle leurs handicaps limiteraient leur ambition ou leur capacité à participer à quelque chose qu’ils voulaient faire. Le message répété est : « Je peux faire beaucoup plus que ce que je pensais. Le secret, c’est d’essayer et de ne rien lâcher ». 

Les avancées technologiques (prothèses et fauteuils roulants fabriqués à partir de matériaux légers et résistants) ont permis aux athlètes handicapés d’améliorer leurs performances et de battre des records. Mais ces nouveaux matériaux ne sont rien face à la rage de vaincre et de convaincre de ceux qui ont tant de choses à montrer et qui se battent pour être mieux insérés dans la société. Une formidable leçon de vie… 
Le sociologue canadien Erving Goffman (1963) a montré que le stigmate n’est pas un attribut en soi, il se défini au travers du regard de l’autre. La représentation du stigmate 3 est construite par l’entourage comme un écart par rapport à la norme sociale du moment, l’enjeu n’est donc pas de nier l’existence d’un stigmate/handicap, mais de faire évoluer la norme qui soutent des jugements sociaux et moraux.

Notons que la tenue de JO Paralympique n’incite pas nécessairement les personnes handicapées à faire plus de sport (Howe & Carla, 1976). Pour cela, il faut que les représentations changent et que les financements et les équipements suivent. Par ailleurs, il existe des enjeux en matière d’égalité (fournir un accès au sport à tous) et d’intégration (ne pas laisser les personnes handicapées à la marge de la société). Comme le dit Erving Goffman : « On exige de l’individu stigmatisé qu’il se tienne à une distance telle que nous puissions entretenir sans peine l’image que nous nous faisons de lui. » 

Avec Stigmates. Les usages sociaux des handicaps (1963), Goffman étudie les attitudes spécifiques que la population bien portante adopte à l'égard des handicapés. Ces deux catégories d'acteurs doivent en permanence gérer la distance entre identité sociale “virtuelle” et “réelle” pour masquer le stigmate virtuel ou réel. Le terme “stigmate” a été inventé par les Grecs pour désigner les marques corporelles gravées sur le corps (au fer rouge) des personnes marquées d'infamie (esclave, criminel ou traître). Le stigmate provoque la mise à l'écart du porteur d'une particularité négative, physique (handicapé) ou sociale (condamné)... Les personnes handicapées ne sont pas les seules à être stigmatisées dans la société. Erving Goffman distingue trois types de stigmates : 1/ les anomalies du corps (handicaps et difformités); 2/ les déviances du caractère (délinquant, homosexuel, malade mental, drogué, alcoolique, clochard, criminel); 3/ les attributs collectifs qui peuvent se transmettre de générations en générations (race, religion, nationalité). Les handicapés posent problème aux personnes valides car ils brisent le rituel selon lequel on doit se présenter aux autres sous un jour convenable. Ainsi les handicapés sont mis à l’écart (mis à distance) car ils violent les règles cérémonielles des rapports sociaux.

Les Jeux Paralympiques donnent une visibilité aux personnes handicapées qui sont peu visibles car souvent exclues de l’éducation, du travail ou des moyens de transport. Beaucoup de personnes s’efforcent de cacher leur handicap (notamment en milieu professionnel) de peur d’être mal jugées ou discriminées. Comme l’a montré Goffman, 4 l’individu stigmatisable s’efforce de contrôler l’information relative à son stigmate (le cacher dans la mesure du possible, en parler de manière confidentielle ou le révéler aux yeux de tous). 

Les Jeux Paralympiques permettent à la société dans son ensemble de progresser. Ils ont pour vertu de faire circuler de l’information sur les personnes handicapées, d’afficher les handicaps, de les normaliser, de montrer que handicap et performance sportive en sont pas incompatibles. Comme a pu le dire Tony Estanguet aux athlètes français en situation de handicap : « A chacune de vos victoires, c’est tout un pays qui sera fier ensemble. Mais votre force, c’est qu’à chacune de vos victoires, le monde va progresser. […] Il y a peu d’évènements capables de rendre le monde meilleur. Les Jeux Paralympiques ont ce pouvoir inégalé, non seulement de nous faire vibrer, mais aussi de nous transformer. » 

La définition des critères de handicap a fait l’objet de nombreux débats. « Paralympique » était à l’origine la contraction de « paraplégique » (paralysie plus ou moins totale des deux membres inférieurs et du bas du tronc) et de « olympique ». Du fait de l’élargissement de la notion d’handicap (malvoyance, non-voyance, myopathie, amputation d’un membre, déficience mentale, paralysie des muscles…), « paralympique » signifie plutôt aujourd’hui « Jeux Olympiques parallèles ». 

La quasi-totalité des handicaps sont pris en compte à l’exception de la surdité. Néanmoins pour assurer une équité dans les épreuves sportives, les athlètes sont regroupés par catégories selon l’impact de leur handicap. 

Les lettres correspondent à la discipline : BC : Boccia C : Cycling F : Field (concours de lancer) S : Swimming (natation) T : Track (courses et sauts) PTWC : Para Triathlon Wheel Chair (personnes en chaises roulantes) PTS : Para Triathlon Standing (personnes debout) 5 Ou à des types d’handicaps : WC : Wheel Chair Les chiffres qui suivent chaque lettre déterminent l’impact du handicap sur la performance. Plus le chiffre est bas, plus le handicap est lourd. A titre d’exemple, le niveau T12 correspond aux coureurs ayant une déficience visuelle (vision limitée en amplitude et incapacité à reconnaitre un objet en mouvement à une distance d’un mètre). Cette classification est complexe, mais elle permet de respecter un principe d’équité entre les compétiteurs : ce n’est pas le type de handicap qui détermine la catégorie dans laquelle les athlètes concourent. Les athlètes qui participent à une même épreuve sportive (la natation, par exemple) peuvent avoir des handicaps différents, mais ils ont un même niveau de limitation physique. Il existe des exceptions, ainsi en basket fauteuil chaque sportif se voit attribuer un nombre de points et sur la feuille de match chaque sélection doit présenter un nombre de point inférieur à quatorze.

Tout a été fait pour que les Jeux Paralympiques soient les plus proches possibles des Jeux Olympiques : ils ont lieu tous les quatre ans (depuis 1988 dans la foulée des JO et donc dans la même ville), ils partagent la même symbolique (cérémonie d’ouverture, flamme olympique, distribution de médailles, enregistrement des records…). De nombreuses disciplines ont leur équivalent en paralympique : athlétisme (1500 mètres, saut en longueur…), tennis fauteuil, sports collectifs (volley-ball assis, basket-ball en fauteuil, para-badminton…), escrime, tir sportif, natation, para-haltérophilie... Néanmoins toutes les disciplines olympiques habituelles ne sont pas représentées aux Jeux Paralympiques (on peut penser à la gymnastique par exemple). Il y a 23 disciplines paralympiques contre 32 disciplines olympiques. Par ailleurs, les Jeux Paralympiques ont leur symbolique propres : les « agitos » (trois virgules colorées en rouge, bleu et vert qui remplacent les cinq anneaux olympiques traditionnels). 

Le destin contrarié d’Oscar Pistorius 

Oscar Pistorius est un athlète sud-africain né sans péronés et amputé très jeune en dessous des genoux. Il est le premier athlète amputé et donc gravement handicapé à participer à des championnats du monde d’athlétisme et à des Jeux Olympiques pour personnes valides (400 mètres et relai 4x400 mètres). Appareillé avec des spatules en carbone sur le bas de ses jambes, Oscar Pistorius était surnommé « the blade runner » (en référence au film de Ridley Scott mettant en scène des androïdes). Aux JO de Londres en 2012, certains lui reprochent même d’être avantagé par ses prothèses en fibre de carbone (inversion paradoxale de la figure de la personne handicapée). En 2013 Pistorius est inculpé pour le meurtre de sa campagne ce qui met un terme à sa carrière sportive. 

Les Jeux Paralympiques ont parcouru un long chemin depuis leur origine en 1948. Ils ont un rôle important, ils favorisent une plus grande tolérance vis-à-vis des différences, ils oeuvrent au changement de la perception du handicap par la société. Depuis les JO de Rome en 1960, les Jeux Paralympiques se sont structurés et renforcés. Ils sont organisés en fonction de l’impact des types de handicaps des athlètes : handicap moteur, sensoriel (visuel) ou mental. Ils commencent à entrer dans les moeurs et à être connus du grand public même si leur audience télévisuelle reste très en-deçà de celle des Jeux Olympiques et si la recherche de sponsors reste problématique (Siegfred, 2023). 


Lectures : 
Darthou Sonia, « L’athlète, ce héros de l’Antiquité gréco-romaine », in L’histoire du sport, Le Monde hors-série, 2024. 
Goffman Erving, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, éd. De Minuit, 1963. 
Howe David & Silca Carla, « The fiddle of using the Paralympic Games as a vehicule for expanding [dis]ability sport participation », Sport in Society, vol. 1(1), pp. 1-12, 2016. 
Jobling Anne, « The Paralympic Games », International Journal of Disability, Development and Education, vol. 59, pp. 225-229, 2012.
Tetart Philippe (& al.), Olympisme, une histoire du monde, éd. de La Martinière, 2022. 
Revillard Anne, Des droits vulnérables. Handicap, action publique et changement social, Presses de Sciences Po, 2020. 
Siegfred Nina, « Relationship marketing: a strategy for acquiring long-term strategic sponsorships in the disability sport sector », Sport Management Review, vol. 26 (4), pp. 540-560, 2023. 
Thomas Mathieu, Rêve de Je(eux). Handicapé et sportif de haut niveau : une formidable leçon de vie, City éditions, 2023.