Back

L’alpinisme, à la recherche de ses valeurs. De Maurice Herzog aux youtubeurs 

L’Annapurna, 10ème plus haut sommet montagneux du monde a été le premier 8000 mètres gravi (ce sommet s’élève à 8091 mètres d’altitude, il est situé au Népal dans le massif de l’Himalaya). Cette montagne est considérée comme une des plus dangereuses au monde du fait des difficultés techniques d’escalade, des changements brutaux de météo, de la force du vent, des chutes de séracs et des nombreux couloirs d’avalanche. 

C’est une expédition française, conçue par le Club alpin français et dirigée par Maurice Herzog (1919-2012) qui a réussi l’exploit d’atteindre le sommet le 3 juin 1950 par la face Nord (devenue depuis la voie normale) alors même que ces Français épris d’aventure ne disposaient d’aucune carte fiable sur les voies d’accès et la topographie du terrain. L’expédition comprenait des alpinistes de premier plan, notamment : Louis Lachenal, Gaston Rébuffat, Jean Couzy et Lionel Terray. Le sommet fut atteint par Herzog et Lachenal, mais la descente vers le camp de base fut proprement dramatique. Herzog a eu les doigts et les orteils gelés, il a fallu rapidement les amputer sur place et sans anesthésie. 

A son retour Herzog a été reçu en France en héros, le récit de son histoire devient un mythe national. Son exploit a été fortement médiatisé dans la presse, au travers d’un film (Victoire sur l’Annapurna) et d’un livre (Annapurna, premier 8000). Ce succès marque une date importante dans l’histoire de l’alpinisme, il a ouvert la voie à d’autres expéditions dans l’Himalaya : 

  • en 1953, c’est le britannique Edmund Hillary, accompagné par le sherpa Tensing Norgay, qui atteint le sommet de l’Everest) ; 
  • en 1954, c’est une expédition italienne à laquelle participe Walter Bonatti qui réussit la première ascension du K2. 

Par la suite, « l’homme de l’Annapurna » s’engage dans une carrière politique au service du sport. De 1958 à 1965, Herzog devient Secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sport dans le gouvernement du Général de Gaulle. La France connait une débâcle aux JO de Rome en 1960 (cinq médailles donc aucune en or). Les pouvoirs publics décident de remettre le sport français sur pied par une action volontariste. Cette situation sera bien illustrée par le caricaturiste Jacque Faizant qui publie dans le journal Le Figaro un dessin représentant le général Charles de Gaulle en tenue de sport qui dit : « Dans ce pays, si je ne fais pas tout moi-même… ! » De Gaulle souhaite donner au sport français les moyens de ses ambitions ; en 1965, il inaugure la halle Joseph Maigrot (à l’époque la plus grande salle d’athlétisme européenne couverte), situé au centre de ce qui sera appelé l’INSEP en 1975. 

Par ailleurs, Herzog est élu député de la Savoie (1967-1978) et maire de Chamonix (1968-1977. L’action de l’Etat en France dans le domaine du sport a été menée par des grands commis comme Maurice Herzog, avec la volonté de l’Etat de contrôler plus étroitement le sport et de le diffuser dans l’ensemble de la population. Herzog participe notamment à la création en 1965 de l’Union Nationale des Centres Sportifs de Plein Air (UCPA). 

Depuis les exploits de Maurice Herzog et d’Edmund Hillary, la course aux sommets himalayens s’est banalisée et elle est même devenue un produit commercial : on peut acheter un trek passant par le sommet de l’Himalaya vendu par des sortes de « tour-opérateurs ». Chaque année, on assite à des bouchons sur les pentes des plus hauts sommets du monde. La magie de la conquête des sommets a en partie disparue au profit de la vente d’un produit de consommation. Les expéditions commerciales avec utilisation d’hélicoptères, d’oxygène, cordes fixes avec poignées autobloquantes ont conduit à une massification de la fréquentation et à une marchandisation des sommets. Heureusement Herzog n’a pas pu voir ce triste spectacle de son vivant ! 

En 2024, le youtubeur Inoxtag est parti gravir l’Everest. Cette épopée aux confins du Népal a donné naissance à un film « Kaizen, un an pour gravir l’Everest ». Le but était de montrer à tous les fans d’Inoxtag que l’on pouvait s’engager dans des projets sportifs fous (sans avoir au départ aucune notion d’alpinisme) et dépasser ses limites. En réalité, cette expédition a surtout démontré la commercialisation à outrance des sommets himalayens, devenus des supports de notoriété pour les marques et pour l’industrie de l’influence (partenaires de ce projet). En mettant en avant une des stars de Youtube, en mettant sur la table beaucoup de moyens techniques et financiers, la démonstration a été faite que l’esprit même de l’alpinisme peut être bafoué au nom de campagnes de marketing et de vente de chaussures ou d’aliments pour sportifs. Pour gravir l’Everest, même avec des moyens humains et financiers importants, il faut compter huit semaines en tout. Il y a beaucoup d’allers retours : on monte pour essayer de respirer un peu en altitude, puis on redescend… puis on remonte un peu plus haut, et ainsi de suite. C’est une situation similaire à celle de la plongée sous-marine, le corps doit s’habituer au manque d’air. Néanmoins comme a pu le dire récemment un alpiniste habitué des hauts sommets : « Aujourd’hui gravir l’Everest avec de l’oxygène et une équipe élargie de sherpas, c’est comme faire le Tour de France avec un vélo électrique. » 

L’alpinisme (en référence aux « Alpes » !) est une discipline sportive à part entière apparue à la fin du XIXème siècle. Le Club Alpin Français (créé en 1874) a joué un rôle important dans son essor. L’ascension de l’Annapurna en 1950 est un de ses faits d’arme. Grâce à cette victoire sur les éléments, le groupe d’alpinistes dirigés par Maurice Herzog a joué un rôle d’avant-garde et a connu un destin d’exception. Tenant de « l’alpinisme historique » et pionnier de l’himalayisme, Herzog a vécu la magie de la haute altitude et de la victoire sur des sommets dangereux et jusqu’alors inexplorés. 

Lectures

Bonatti Walter, L’affaire du K2, éd. Guérin, 2005. 

De Baecque Catherine, Maurice Herzog, le survivant de l’Annapurna, éd. Arthaud. 

Dendoune Nadir, Un tocard sur le toit du monde, éd. Pocket, 2016. 

Falcoz Marc & Chifflet Pierre, « La construction publique des équipements sportifs. Aspects historique, politique et spatial », Les Annales de la recherche urbaine, n°79, pp. 14-21, 1998. 

Herzog Maurice, Annapurna, premier 8000, Arthaud, 1952. 

Herzog Maurice, Une autre vie après l’Annapurna, éd. Jacob-Duvernet, 2007. 

Jolly Patricia & Shakya Laurence, Sherpas, fils de l’Everest. Vie, mort et business sur le toit du monde, éd. Arthaud, 2019.